Georges Liébert

(conférence du 5 décembre 2008)
Du manuscrit au livre : l’éditeur, le directeur de collection

Le 5 décembre dernier, Georges Liébert nous présentait son parcours réussi dans le monde éditorial, parcours placé sous une citation introductive de Louis Pasteur : « Le hasard ne favorise que les esprits préparés. » En effet, l’homme qui considère sa carrière comme « une succession de hasards heureux » prouvait d’emblée l’essentiel : son expérience approfondie du monde politique et éditorial lui a permis de se construire un point de vue sur la vie de l’époque et sur celle d’aujourd’hui. De même qu’il garde un avis bien tranché sur le « livre » pris sous toutes ses coutures…

Éditeur dans le domaine des essais et des sciences humaines, Liébert estime que les années 60 à 80 ont représenté un âge d’or. Elles se caractérisaient par un « intense mouvement de curiosité intellectuelle ».

Sa carrière a été marquée par une suite de rencontres. D’abord avec Robert Calmann en 1969, le directeur des éditions Calmann-Lévy, qui au XIXe siècle avaient publié Ernest Renan et Flaubert, et où il travailla comme lecteur-traducteur. Liébert le dit lui-même : il ne s’est jamais senti « précaire ». Ensuite, la rencontre avec Raymond Aron. Il entra à son séminaire à l’École pratique des hautes études. C’est sous son patronage qu’il fonda la revue Contrepoint et en devint le rédacteur en chef. 21 numéros parurent. À son départ en 1976, la revue comptait près de 3 000 abonnés.

Engagé chez Hachette, il lança en 1977 la collection « Pluriel », consacrée aux essais et aux sciences humaines. Comme dans ces domaines, les ouvrages, au bout de quelques années, demandent à être plus ou moins actualisés, Liébert s’attacha, avec souvent le concours des auteurs, à les munir de préfaces ou de postfaces et de notes. Ayant démarché, pour alimenter la collection, la maison Robert-Laffont, il y reçut un bon accueil, et, à l’invitation de Jean-François Revel, qui s’éloignait de l’édition, il y prit en charge à la même époque deux collections que celui-ci avait fondées, « Libertés 2000 » et « Notre Époque », auxquelles s’ajoutèrent « Les Hommes et l’Histoire » et « Diapason », une collection d’ouvrages sur la musique. Passionné de musique classique, il a également produit, à partir de 1980, plusieurs séries d’émissions sur France-Musique. Auparavant, il était devenu maître de conférences, en histoire et sciences politiques, à Sciences Po, et il y dirigera ensuite un séminaire sur « les pratiques et politiques culturelles en France ». En 1986, un peu « saturé d’édition », il quitta Laffont pour s’occuper des essais au service livres de L’Express, mais retourna chez Laffont l’année suivante, pour y travailler principalement à la collection « Bouquins », alors en plein essor. En 1995, il entrait dans « la maison d’édition par excellence » : Gallimard. Comme lui dit alors Emmanuel Todd, un de ses proches amis : « Ton existence rejoint enfin ton essence. »

De son expérience d’éditeur, Liébert retient qu’on peut en faire une carrière « sans lire », mais aussi qu’il s’agit de la meilleure manière de défendre ses idées. La dégradation du français — qui chez tant de journalistes et de traducteurs devient ce qu’il appelle une « no man’s langue » — lui a fait souvent éprouver une « appréhension nauséeuse » devant un manuscrit, mais sans qu’il ait pu cependant faire sien le constat désabusé d’un confrère : « À quoi ça sert de corriger ? Ça ne fait pas vendre un exemplaire de plus ! »

Cette dégradation, à son avis, « tient à un relâchement dans l’enseignement du français, que favorise une tendance lourde de la société actuelle, analysée par plusieurs sociologues : un narcissisme croissant. Chaque ego veut avant tout s’exprimer, et ressent les règles de la grammaire et de la syntaxe comme autant d’entraves au jaillissement spontané et authentique de son irrésistible créativité ».

Liébert a donc pris sa retraite (tout en conservant l’édition de quelques titres choisis chez Gallimard) pour se consacrer à ce qu’il n’a fait jusqu’à présent que dans les interstices de son activité professionnelle : écrire. « Tant qu’à se battre avec des mots, a-t-il conclu, je préfère que ce soit les miens. »

Véronique Cabon,
Maureen Petton
(M2 Métiers du livre 2008-2009)

Bio-bibliographie de Georges Liébert : biobiblioliebert.pdf

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